
Si le vieillissement individuel est un
processus inhérent à la nature des êtres vivants et affecte même de nombreuses
matières inanimées, le vieillissement des populations humaines est un phénomène du XXe siècle qui a pour corollaire lextension dune nouvelle strate
sociale, les personnes âgées prises collectivement.
Dindividus rares et révérés comme tels, les hommes
qui passent le cap de la soixantaine sont devenus de plus en plus nombreux dans nos
sociétés, où ils sont confondus avec la masse dont ils forment cependant une
sous-population aux ressources limitées et à linfluence négligeable.
Les sociétés industrialisées, au sein
desquelles cette transformation démographique a pris corps puis a atteint lampleur
que lon constate en cette seconde moitié du XXe siècle ne sont
pas, à de rares exceptions près, habituées à la nouvelle structure de leur population.
On sen rend bien compte par linsuffisance globale, les inégalités, les
ambiguïtés des systèmes de retraite mis en place de façon incohérente et
contradictoire. On le voit encore mieux lorsque, derrière les institutions qui essayent
doffrir une protection à la vieillesse, on examine les arguments de principe qui
sont avancés pour justifier leur existence, leur développement ou les modifications
nécessaires.
Orientées vers un travail de plus en plus
productif, ces sociétés sont désemparées devant lobligation qui leur est faite
de reconnaître non seulement une place mais mieux encore une valeur positive au repos, au
temps libre, que ceux-ci se prennent au cours de la vie active ou durant la dernière
période de lexistence. Sous les revendications ponctuelles, derrière les
programmes daction sociale, sébauche une remise en cause de tout un ensemble
dhabitudes que le XIXe siècle avait élevées au rang de valeurs. Cette remise en cause est si profonde
quon peut y pressentir les prémisses de bouleversements auxquels néchappera
aucun pays du monde industriel. Même dans les rares nations qui sont en avance dans ce
domaine, en Scandinavie par exemple, le vieillissement démographique conduira sans aucun
doute à un nouvel examen des mécanismes en vigueur. Dans les pays déconomie
socialiste, les différences de structure démographique dune nation à une autre
pourraient bien conduire à une application assez diversifiée des mêmes principes
idéologiques. Faut-il y voir un signe de convergence ?
Dans ces conditions, il nous paraît nécessaire de mettre
laccent sur les aspects socio-économiques, psychosociologiques et politiques de la
retraite, en nous appuyant sur les données disponibles en ce début des années 1980
(pour le vieillissement biologique et son étude, sous langle social et
psychologique, cf. GÉRONTOLOGIE).
1. Le concept de retraite
Étymologiquement, le mot " retraite " évoque laction qui conduit à se retirer dune position précédemment occupée, puis, par glissement de sens,
létat de la personne (ou du groupe) qui sest ainsi retirée. Le mot a gardé
ce sens dans le vocabulaire militaire ; il a
aussi celui d" isolement méditatif " dans le vocabulaire religieux, mais il est encore lobjet de bien des
ambiguïtés en politique sociale, comme en gérontologie. Dans la mesure, en effet, où
le versement régulier dune somme est lié à labandon de lactivité
exercée auparavant, il y a réellement retraite :
cest généralement le cas dans la fonction publique. En revanche, si la personne
qui accède à ce nouveau statut se joint aux actifs dune autre branche parce
quelle en a le droit et la possibilité (cas de lancien fonctionnaire civil ou
militaire qui prend un emploi dans le secteur privé), on sent quil y a là
ambivalence de terme : cette personne a un
double statut, mi-retraité, mi-actif. Que dire alors de ceux à qui les textes permettent
de cumuler leur activité en cours avec la perception dune prestation de vieillesse ? Dans ce cas, il paraît très contestable de recourir à une même appellation.
Comme le risque de confusion est réel, notamment en matière de revendications sociales,
dentrée de jeu on entendra ici par " retraite " la situation dinactivité qui, moyennant certaines conditions
dâge, dancienneté, daffiliation à un régime, permet, après
cessation dactivité, de percevoir un revenu périodique, appelé " pension de retraite " et, par
extension, " retraite " (dans le langage courant).
Ces précisions étant données, il convient
de rappeler que, si la généralisation est récente, le concept est ancien. En France,
les premières pensions remontent à Colbert : elles étaient versées à danciens marins ou à
danciens militaires. Ce sont ensuite les fonctionnaires de lÉtat qui, dès
1790, ont bénéficié dun système analogue. Une ébauche de pensions facultatives,
à lintention des ouvriers et des paysans, ne sest amorcée quen 1910,
alors que lAllemagne de Bismarck avait pris des initiatives beaucoup plus
ambitieuses dès 1895 (il est vrai que la population allemande de lépoque comptait
en proportion deux fois moins de personnes âgées que la population française). Le
régime allemand, dans ce domaine, était même si favorable que la France a dû continuer
à lappliquer dans les départements recouvrés dAlsace et de Lorraine après
1918.
Le concept de retraite dérive de celui
dinvalidité, qui la précédé historiquement : il désigne le fait dassurer à quelquun, au bout dune
carrière professionnelle, la possibilité matérielle de cesser dexercer son
activité. Ici, au lieu que linvalidité soit à lorigine de
linactivité, cest lâge qui sert de critère (ou un certain nombre
dannées de référence comme les " années
de campagne " pour les militaires). Par
âge, on entend soit un âge obligatoire pour tous les membres dune même
catégorie, soit un âge réputé " normal " (on y reviendra), soit encore un âge minimal douverture des droits
à une pension réduite (dite " pension
proportionnelle " ou " rente ").
Ce droit, profondément ancré dans la
conscience, à un " repos
bien gagné ", pour citer lexpression
populaire, paraît aujourdhui si évident quon peut se demander pourquoi son
application généralisée date seulement du XXe siècle. Il faut y voir la conjonction de plusieurs évolutions. Dune part,
le progrès économique a dégagé des ressources pour financer le progrès social, mais
il a eu lui-même besoin, pour se poursuivre, dun minimum dadhésion de la
part des travailleurs, notamment dans les secteurs minier et industriel ; dautre part, ultérieurement, lévolution démographique a accru la
proportion des personnes âgées dans la population (vieillissement) et, de ce fait, il
na plus été possible aux seules familles de prendre en charge leurs anciens.
Lantériorité des pensions versées aux fonctionnaires peut aussi sexpliquer
par un démarquage du système adopté en faveur des militaires, système qui évitait au
budget de lÉtat de verser des traitements importants, du moment que loctroi
dune pension dispensait les fonctionnaires de se constituer une épargne. Dans cette
conception, connue sous le nom de " théorie
du salaire différé ", le versement de la
pension est assimilé au paiement tardif dun complément du traitement. Il y eut
aussi une contagion du secteur privé par le secteur public ; il sajouta enfin la tentation, à laquelle ont souvent
cédé les hommes politiques, de faire supporter aux générations futures le coût des
avantages quils concédaient immédiatement pour apaiser une conjoncture sociale
difficile.
Dans une phase plus récente, déjà
atteinte par quelques pays, le versement dune pension nationale de vieillesse (le
changement de terminologie est à noter) est devenu un droit qui nest assorti
daucune autre condition que lâge fixé par la loi : toute relation avec lactivité antérieure disparaît complètement ; elle ne réapparaît que par le biais de la pension complémentaire qui, elle,
dépend des cotisations versées à cette fin par les employeurs et par les employés.
Dans ce domaine, on conçoit quune économie à planification centralisée jouisse
théoriquement dun avantage quant à la simplicité de lassiette et du
fonctionnement dun système de pensions de vieillesse, pensions qui sont de simples
prestations sociales parmi dautres. Il est intéressant de noter que, dans des pays
ayant un régime économique très contrasté, nombreuses sont les voix qui plaident en
faveur de ces pensions minimales universelles (cf. deuxième conférence de la
Maison-Blanche sur la vieillesse White House Conference on Aging, Washington, déc. 1971 ; Nations unies, Assemblée mondiale sur le vieillissement, Vienne, 1982).
2. De la solidarité
familiale à la solidarité collective
Lorsque, à côté de mille actifs dâge adulte
(âgés, disons, de 20 à 64 ans), vivent trois cents personnes âgées, inactives,
retraitées ou non, on conçoit que la solidarité à leur égard dépasse le cadre
familial et même le cadre professionnel pour se situer dans le cadre national (on note
déjà des extensions de cette solidarité sur le plan multinational). La taille et la
structure des familles, sans parler de leur rôle, la taille et la structure des
professions ou des branches dactivité changent avec lévolution économique
et technique, de sorte quil a fallu mettre en place des institutions dabord
charitables, puis sociales (régimes ou caisses de retraite, fonds de solidarité) en
attendant que, sous la pression des circonstances, sopèrent des restructurations
dont lhistoire montre quelles sont douloureuses.
Déjà, la transformation du financement de
ces institutions est révélatrice. À lorigine, les cotisations de lemployeur
et celles du personnel (ou simplement les premières dans les caisses dentreprise ou
de groupes dentreprises, comme aux États-Unis) étaient investies et produisaient
des revenus qui servaient à payer les pensions de retraite : tel était le système de la capitalisation , très généralement pratiqué avant la guerre de 1939-1945. Lérosion de
la monnaie, sous leffet de linflation, ainsi que le désir dapporter
plus de souplesse au mécanisme ont conduit à adopter le système de la répartition , dans lequel, aux réserves près, les cotisations dune année servent à
payer directement les pensions de la même année (le mécanisme de financement peut avoir
une base fiscale ou mixte cotisations, impôts et taxes ; en système de répartition, les cotisations se rapprochent des impôts
puisquon passe du concept de lassurance au concept de la sécurité ).
Si le rapport démographique (cotisants/bénéficiaires)
est favorable, on peut soit améliorer le taux des pensions elles-mêmes, soit accorder
des compléments aux ayants droit, soit reconstituer fictivement des carrières sur
lesquelles on manque de données (le cas est fréquent au début de fonctionnement
dun régime), soit encore ne pas demander le taux plein aux cotisants. Grâce à
cette dernière possibilité, on évite de constituer des réserves trop importantes dont
le placement pourrait peser dun poids trop lourd sur le marché financier : les caisses nont pas, ou ne devraient pas avoir, vocation à
se transformer en groupes de pression économique. Dun autre côté,
lamoncellement de telles ressources pourrait incliner les pouvoirs publics, souvent
aux prises avec des difficultés de trésorerie, à sen assurer le contrôle et le
maniement. On conçoit cependant que, pour ménager un fonctionnement correct de
léconomie et pour sauvegarder les droits des assurés, le gouvernement exerce,
directement ou par le biais dun organe approprié, une tutelle sur les organismes de
retraite.
Les transferts opérés au titre des
pensions ou des allocations ont des conséquences sur léconomie par le biais de la
consommation. Le retraité âgé, en effet, ne consacre pas ses ressources aux mêmes
achats que la personne active (cest encore plus vrai dans le cas des chefs de
ménage). Tant par nécessité que par goût, le pensionné répartit son budget
différemment : la part
" alimentation " et la part " soins " augmentent tandis que diminuent les autres et notamment la part " habillement " ; en outre, à lintérieur de ces grands postes, des changements
interviennent : le " chauffage " est tenu pour
prioritaire et lemporte sur l" entretien ". Il en résulte que les mêmes sommes, selon quelles sont versées
comme salaires ou comme pensions, ne sachemineront pas vers les mêmes secteurs de
léconomie :
lindustrie textile, par exemple, souffrira dune extension du nombre des
retraités qui aboutira, dans ce secteur, à une diminution de la population active,
étant donné la part restreinte que ceux-ci font aux dépenses dhabillement.
La fixation de lâge " normal " de la retraite nest donc pas une opération économiquement neutre
et dont lincidence se limiterait aux simples modifications du " rapport démographique ". En
outre, un décalage trop marqué entre revenus dactivité et revenus
dinactivité, tel quon lobserve généralement aujourdhui,
nest pas seulement nocif par les effets psychologiques quil entraîne sur le
plan individuel : il lest encore par les
perturbations quil provoque dans le comportement du consommateur concerné, dont,
rappelons-le, la situation nest pas exceptionnelle. En France, chaque année, des
dizaines et des dizaines de milliers dindividus passent du statut dactif à
celui dinactif définitif ; et cela à un
âge de plus en plus jeune, que ce soit sous létiquette de " préretraité " (chômeur
déguisé) ou de " retraité ".
La solidarité sexprime, au-delà des
mécanismes financiers et institutionnels, sur le plan économique. En effet, toute somme
versée à un retraité ou à un allocataire âgé (on réserve cette désignation à la
personne qui na pas acquis le droit à une pension normale et dont les ressources
sont insuffisantes) est prélevée sur le produit intérieur brut, fruit de
lactivité de toute la collectivité : plus les retraités sont nombreux ou plus leurs pensions sont élevées et
moins les autres membres de la collectivité, en lespèce, les actifs, leurs
conjoints et leurs descendants, pourront percevoir lors de la répartition.
Lexpérience montre que les actifs font plus facilement entendre leur voix : les hausses de salaires, les primes de productivité, linstitution
dallocations familiales et loctroi dautres avantages sociaux ou de
dégrèvements fiscaux sont autant de canaux par lesquels ils obtiennent ce que les
pressions exercées sur les pouvoirs publics et sur les employeurs leur font reconnaître
comme des droits. Du côté des personnes âgées, même retraitées, les associations,
bien que plus combatives, ne sont pas encore assez fortes pour faire contrepoids : il dépend donc de la seule appréciation du gouvernement ou du législateur
daméliorer la part de ces personnes. Les mesures prises sont, bien entendu,
influencées par les réactions de lopinion publique, mais jusquà présent le
sort des personnes âgées nest pas au premier plan des préoccupations des actifs
adultes. On rejoint ici une question dune extrême gravité : quelle place la société contemporaine fait-elle aux anciens ? Provisoirement, la réponse pourrait être : la plus petite possible.
Il ne faut pas sen étonner. En
mettant laccent sur le travail productif, en exaltant les vertus prêtées à la
jeunesse (et à la beauté physique), en accélérant le progrès technique, en prodiguant
des marques de respect aux futurs acheteurs, on écarte les personnes âgées du jeu
quotidien des sociétés modernes. Celles-ci " attendent des retraités quils deviennent avant tout des consommateurs,
sans cependant leur en donner les moyens "
(Marvin B. Sussman). La transformation profonde, aussi bien de la campagne par
lexode que des villes par le surpeuplement, nest pas à oublier non plus. Dans
le meilleur des cas, les personnes âgées recherchent la compagnie de leurs
contemporains, à léchelle du village ou du quartier, tandis que la ségrégation
entre générations saggrave. De son côté, lextension des villes à leur
périphérie conduit les jeunes ménages à séloigner de leurs parents, alors que
seul le voisinage permet des relations régulières (cette " intimité à distance ", selon la
formule de L. Rozenmayr) : après la fermeture des bureaux et les ateliers, le centre de
nombreuses cités devient un théâtre dombres, un dortoir danciens.
Au sein des familles les rares
études semblent le montrer , les petits-enfants sentendent mieux, mais il est
vrai plus épisodiquement, avec leurs grands-parents que les adultes dâge mûr avec
leurs propres parents. Souvent aussi les animateurs de clubs et de foyers de personnes
âgées ont plus daudience sils sont jeunes. À côté de ces facteurs
psychologiques, il faut ici rappeler que lallongement de la vie a modifié la
chronologie individuelle et perturbé complètement le " calendrier démographique " des
familles : les fils adultes ont encore leurs
parents quand ils se marient et même longtemps après, alors quau XVIIIe siècle, ils se trouvaient totalement
orphelins à vingt-cinq ans ; les familles à
quatre générations se multiplient, de sorte quapparaissent des retraités qui sont
eux-mêmes fils de retraités (cest déjà le cas du côté féminin) ; la transmission du patrimoine et de lautorité, notamment en
agriculture, est décalée, ce qui, paradoxalement, rend plus désirable lautonomie
des descendants, qui doivent davantage compter sur eux-mêmes et moins sur la succession.
Bon gré mal gré, les anciens aspirent à plus
dindépendance et, à ce titre, récusent la cohabitation quimplique notamment
le placement en institution.
3. Aspects
psychosociologiques
Les caractéristiques psychologiques du vieillissement
individuel se retrouvent et souvent saccusent lorsque lon examine
lensemble de la population âgée. Cest notamment vrai en ce qui concerne le
sentiment dinsécurité et les réactions quentraînent la mise à la retraite
et la vie de retraité.
Le sentiment dinsécurité
sexprime par des réactions danxiété quant à la santé, quant aux
ressources, quant à la solitude. La crainte du vieillissement physiologique et mental
affecte bon nombre dindividus à partir dâges qui varient selon létat
de santé et le tempérament personnel, mais certains anniversaires, le cinquantième par
exemple, agissent comme des révélateurs. Tel qui navait pas, jusquà
présent, prêté grande attention à sa santé commence à sinterroger, voire à
sinquiéter : la
proportion des consultations médicales augmente, sans que sensuive nécessairement
ladoption de nouvelles règles de vie ou, plus simplement, dun régime
alimentaire approprié. Tel autre, inquiet lui aussi, préférera sen tenir à son
ignorance, de sorte quil est difficile de convaincre les personnes dâge mûr
de se soumettre régulièrement à des " bilans
de santé ", malgré
tout lintérêt quils présentent.
Les générations qui, en 1984, sont les
plus âgées (disons nées avant 1910) nont pas encore complètement assimilé le
principe des retraites ou des allocations sociales, de sorte quelles narrivent
pas à se persuader que les versements correspondants sont réguliers et que les montants
en sont relevés en cas de hausse du coût de la vie : il arrive même que les bénéficiaires ne soient pas conscients de cette
revalorisation, qui pourtant, dans la France daprès la dernière guerre, a été
plus forte que lévolution des prix. Il est vrai que de douloureuses expériences
vécues par leurs parents, qui ont vu fondre leurs économies entre les deux guerres,
ancrent les retraités daujourdhui dans cette idée que les ressources, sur
lesquelles on comptait et pour lesquelles on a accepté des privations pendant la vie
active, peuvent devenir insuffisantes : cette
" crainte de manquer " conduit de trop nombreuses personnes âgées, surtout les plus vieilles
dentre elles, à vivre plus chichement que le montant de leurs revenus ne les y
oblige et à reculer le moment de la " désépargne " (prélèvement sur le capital). La thésaurisation est de pratique
courante, malgré tous les déboires quelle occasionne. Avec larrivée à
lâge de la retraite de générations plus familiarisées avec les mécanismes
sociaux (encore que leur degré dinformation demeure beaucoup trop faible, malgré
les efforts faits dans ce domaine par les institutions), un tel comportement est moins
fréquent ou plus atténué. Moins nombreux et plus âgés sont ceux qui sont choqués par
lidée quune pension (ou une allocation) leur soit versée sans contribution
antérieure de leur part :
ils ont été élevés dans le culte de lépargne.
Le passage de la solidarité familiale à la
solidarité collective se traduit par une bureaucratisation des prestations à la
vieillesse. Au lieu de sadresser à ses enfants ou à des proches, dont
cétait autrefois le rôle de prendre en charge les anciens, la personne âgée a
maintenant pour interlocuteur lemployé anonyme dune administration lointaine
dont le fonctionnement obéit à des lois quelle ignore. Limpression
davoir à " demander " peut entraîner une réaction dagressivité chez les uns ou un
ressentiment chez les autres. Il est clair que toutes les dispositions qui subordonnent à
un contrôle des ressources ou de lactivité loctroi dune allocation
sont, en soi, néfastes : elles humilient les
demandeurs, choqués davoir à faire la preuve de leur misère devant un tiers ; elles poussent certains à ne pas faire valoir leurs droits par respect humain ; elles en conduisent dautres à frauder. Dans ces conditions,
il nest pas surprenant que telle mesure parfaitement fondée soit perçue comme une
brimade supplémentaire dune société dépersonnalisée.
Faute de trouver une oreille attentive, ce sentiment profond
dinsécurité accentue la tendance au repli sur soi-même et multiplie les effectifs
de résignés qui sont, de ce fait, privés de toute capacité de contestation et de
pression.
Le comportement du retraité mérite
dêtre examiné à des étapes successives. Avant le départ pour la retraite,
celle-ci est souvent perçue comme une récompense, comme la libération des contraintes
quimpose un travail sans grand intérêt, ou la jouissance longtemps attendue
dune créance acquise sur la société (en France, notamment, le sentiment du " droit acquis " est extrêmement vif et freine ladoption de réformes). En revanche,
une fraction dactifs appréhendent la mise à la retraite, soit par goût du travail
ou de la fonction, soit à cause dune meilleure connaissance des mauvais côtés de
ce changement de statut et particulièrement de la perte de ressources. Les modalités du
passage à la retraite jouent ici un rôle. Ou bien ce passage intervient à lâge
qui était depuis longtemps prévu (on peut alors observer une certaine satisfaction,
légitime chez ceux qui ont de longues années derrière eux), ou bien cest à un
âge plus jeune (les sentiments peuvent être mixtes), ou encore la retraite est
précédée, et cela beaucoup plus tôt, par un départ généralement forcé ou vivement
suggéré, et assorti dallocations plus fortes que la future pension (le sentiment
dexclusion est parfois très vif, dautant que se reflète ici très
cruellement la pression de jeunes actifs ou demandeurs demploi). Si les anciens
" préretraités " ont, depuis 1983, la possibilité de prendre leur vraie retraite à
soixante ans dans le secteur privé (solution qui nest pas toujours financièrement
favorable), il faut maintenir des dispositifs de protection pour faire face aux
dégagements deffectifs avant cet âge :
il y a, en somme, décalage vers le bas. En dehors de cette situation conjonctuelle, il
existe deux catégories de départs forcés :
dune part, ceux qui atteignent un âge de mise obligatoire à la retraite, solution
fréquente dans les services publics et, par analogie, dans les administrations des
grandes entreprises privées ; dautre
part, ceux quune invalidité écarte de toute activité permanente. Dans le cas de
ces derniers, de nombreuses législations accordent le taux plein de pension avant même
lâge réputé normal ;
cest ce qui se passe en France dès 60 ans. On a tout lieu de penser que ces
invalides ou même ces retraités malgré eux sont plus dépendants que les autres, tant
de leur famille que des organismes sociaux, dautant plus que leurs ressources sont
souvent plus faibles et que les choix qui soffrent à eux sont moins ouverts.
La mise à la retraite est, en soi, une
phase dans un processus, une étape. À ce titre, elle peut saccompagner dun
" rite de passage " qui masque très temporairement la perte de statut dans le monde du
travail. La baisse des ressources joue ici un rôle décisif, car elle prive le retraité
de la capacité de se comporter comme auparavant dans son propre groupe, que ce soit le
groupe des collègues professionnels ou même le groupe familial ; et lorsquil y a crise, elle est fortement liée au niveau
socio-économique. Notons, cependant, que pour certains hommes la perte du pouvoir est
plus pénible que la perte des revenus (na-t-on pas parlé de la " vitamine du pouvoir " dans le cas
de chefs de gouvernement particulièrement verts à un âge avancé ?). Contrastant avec ses connotations négatives, la retraite présente pourtant
une image psychologique positive. Théoriquement, en effet, la gamme des choix
sélargit, de sorte que lindividu retraité aurait la possibilité de se
lancer dans des activités qui combleraient ses besoins ou qui correspondraient à des
ambitions personnelles jusqualors comprimées. À ce propos, il faut dire que
lune des tâches essentielles, au début de la retraite, consiste à établir des
liens positifs nouveaux avec la société :
lindividu a besoin de conserver sa dignité, et il doit, pour ce faire, jouer un
rôle dans la vie des autres, notamment par la communication de sa propre expérience ; mais le drame est précisément que cette expérience est de plus
en plus récusée, même par les proches. Par ailleurs, il a besoin de se sentir investi
dune responsabilité, si modeste soit-elle, au moment où celle quil avait pu
acquérir dans sa vie active disparaît.
En fait, bien des obstacles sopposent
à cette liberté de choix. Tout dabord, le retraité lui-même nest pas bien
armé pour lexercer :
sa propre perception des valeurs, attachée à sa nouvelle condition, peut lenfermer
dans un cadre exagérément étroit. Ensuite, les autres, cest-à-dire les membres
de sa famille, les employés des organismes sociaux, etc., lui imposent des limites qui
varient selon sa classe sociale, son niveau culturel, son expérience antérieure, le
degré dévolution de la société (M. B. Sussman). La pression sociale, et notamment celle des collègues, est encore plus
forte en période de chômage sévère : le départ à soixante ans risque de devenir une règle de facto,
alors quil nest théoriquement quune possibilité.
Les causes de mauvaise adaptation à la vie
de retraité sont multiples. Citons la conscience justifiée ou non dune inutilité
sociale, linadaptation à linactivité et son corollaire, lennui : ces causes jouent particulièrement
chez les anciens cadres et chez les intellectuels. Les premiers présentent des
phénomènes de décompression qui conduisent à un affaissement des capacités mentales.
On notera quune spécialisation trop poussée, ainsi que le fait daccorder,
durant la période active, un poids excessif à la vie professionnelle aux dépens
dautres modalités daction personnelle et familiale, sont des obstacles à la
réussite de la retraite. Cest pourquoi cette réussite est dautant mieux
obtenue que le départ à la retraite sassocie au maintien dune activité, ne
serait-ce quà temps partiel, à la fois pour compléter les ressources amputées et
pour satisfaire les besoins psychologiques dont il a été question. Le " travail-occupation " aiderait à
surmonter les manifestations du vieillissement psychologique. De nombreux auteurs
soulignent limportance pour chacun de veiller à maintenir un équilibre entre
divers centres dintérêt, et recommandent le développement, bien avant la
retraite, de violons dIngres qui trouveront leur plein épanouissement quand
augmentera le temps libre. Pour celui qui saccommode mal dun isolement accru
par la rupture des liens professionnels, les loisirs pourraient constituer de précieux
moyens de contact avec le monde extérieur. Là aussi, il vaut mieux le percevoir avant le
départ pour la retraite.
4. Aspects politiques
Le vieillissement de la population entraîne
nécessairement un vieillissement du corps électoral, à moins que lon
nabaisse lâge de la majorité civique. Si le pourcentage délecteurs de
plus de soixante ans saccroît, le pourcentage de retraités, cest-à-dire de
ceux qui ne participent plus à la production de biens et de services, augmente ; et, théoriquement,
leur poids électoral risque de jouer un rôle déterminant dans des élections
indécises, dautant plus que du même coup lélectorat va se féminiser.
En réalité, à léchelle nationale,
on na pas encore noté de modification significative des votes par suite du
vieillissement : pour faire
la contre-épreuve, il faudrait exclure des urnes les électeurs âgés qui, semble-t-il,
continuent de voter comme ils lont toujours fait. Les efforts déployés par les
partis pour sattacher cette fraction nont donné aucun résultat concluant, en
dépit de la démagogie prodiguée à son égard et du soudain intérêt porté à son
sort. Tout au plus peut-on penser que cette fraction des électeurs est plus attentive aux
défenseurs de lordre établi quaux sirènes de linnovation et aux
militants de la révolution. Parallèlement, un corps électoral vieillissant élit
rarement un candidat jeune, de sorte que les démocraties occidentales accusent une
tendance au vieillissement de leurs législateurs, sinon à un glissement vers la
gérontocratie pure et simple. Lhistoire contemporaine a montré le rôle rassurant
que pouvait jouer, dans des moments de crise, tel homme dÉtat septuagénaire ou
octogénaire, rejeté une fois la crise passée : Clemenceau est un exemple assez ancien pour être cité.
Si, sur le plan politique proprement dit, la
gérontocratie est contenue, elle a tendance à sinstituer sur le plan économique,
en raison de la concentration des capitaux familiaux entre les mains de détenteurs dont
la vie moyenne est plus longue quautrefois. Dans la mesure où ces capitaux sont
investis dans lappareil productif agricole ou industriel ce qui nest
peut-être pas toujours le cas , on peut se demander si cette évolution
gérontocratique nentraîne pas une perte de capacité dinnovation ou en tout
cas, dadaptation au progrès. À défaut détudes probantes, notons que la loi
française impose une limite dâge (70 ans) aux présidents des conseils
dadministration des sociétés anonymes et freine le cumul des postes ; de leur côté, les
sociétés américaines prévoient une rotation des directeurs généraux pour favoriser
la circulation du sang frais à la tête des entreprises. Cest là une attitude
pragmatique qui obéit plus à des idées simples quà une argumentation
scientifiquement fondée.
À léchelon local, les communes
rurales, frappées par lexode des jeunes adultes, se constituent de plus en plus en
îlots vieillis, de sorte que leur avenir en tant quentités vivantes est compromis
et que les jeunes voient dans cette évolution une raison supplémentaire de partir pour
la ville. Il est notoire que le processus dexode est lié au clivage entre régions
et accentue le retard de certaines dentre elles par rapport aux zones
dentraînement économique et culturel. Si le découpage des circonscriptions ne
reflète pas le volume réel de la population implantée, le vote de ces communes pèse
dune façon plus que proportionnelle dans la balance au moment de la désignation
des députés ; cette inadéquation est encore plus nette lorsque la seconde Chambre est élue
au scrutin indirect (par exemple, le Sénat français). On peut cependant, à bon droit,
prétendre que de jeunes retraités, se sentant disponibles pour des tâches civiques,
sont ou pourraient être des atouts pour une société dans laquelle lactivité
professionnelle laisse trop peu de temps à la réflexion sur la cité et sur son
fonctionnement. A fortiori, on pourrait avoir recours à leurs services pour assurer la
marche correcte dorganisations à vocation sociale à qui il manque souvent des
éléments compétents et permanents pour faire face aux tâches quotidiennes. De nouveau
se trouve ainsi posée la question de la place des anciens dans la société.
Le droit à une retraite est
indiscutablement un progrès social, mais ce progrès en est encore à une phase
préliminaire. Son application reflète trop un processus de sédimentation pour emporter
ladhésion. La protection de la vieillesse ne fait pas assez partie intégrante
dun projet de civilisation : ses modalités actuelles visent modestement à prendre le relais des familles
et des fondations charitables. Il faut dès maintenant préparer les phases ultérieures.
Lune des idées clés dans cette recherche devrait être dinsérer la retraite
dans le développement normal de la vie, développement qui doit lui-même passer par des
paliers et non pas procéder par bonds :
lentrée dans la vie active ainsi que la sortie de cette vie active gagneraient à
être progressives. Le recul démesuré, sous prétexte détudes, et le départ
précoce, sous prétexte de fatigue ou de libération, sont, en fait, des marques de
mauvais fonctionnement. Par exemple, une meilleure organisation du travail et notamment
une rotation du personnel affecté à des tâches pénibles limiteraient lusure et
auraient un effet plus positif que loctroi de primes à lâge de la retraite,
ou que lavancement de lâge de celle-ci. En combinant ces orientations avec
des mesures plus précises, applicables par chacun à son propre vieillissement, on
devrait aboutir à un système de " retraites
à la carte ", cest-à-dire qui opte
pour un régime dadaptation aux cas personnels de préférence à lapplication
de règles indifférenciées. Cette idée rencontre encore peu décho, car elle
heurte trop dhabitudes et dintérêts contradictoires pour passer rapidement
dans les faits.
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